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Le temps qui passe

• 24/6/2006 - Cioran

 

l’Indomptable

 

Emil Cioran! Il était devant moi et je le regardais incrédule. Le grand Cioran! Celui dont il était interdit de parler pendant les années noires de Ceausescu. Celui dont les écrits nous parvenaient de temps en temps, très difficilement au pays, et qu’on lisait religieusement en clandestinité, tout comme la bible d’ailleurs. Cioran, dont on n’osait pas prononcer le nom dans les endroits où on pouvait être écouté. Celui qui tant d’années avait incarné pour nous l’idéal d’une liberté que nous ne pouvions même pas imaginer. Une légende. Voilà, il était devant moi, et j’étais muette, le souffle coupé par l’émotion. Comment lui parler, quels mots employer pour ne pas paraître stupide et idiote? Je voulais être brillante. En fait, je me sentais écrasée.

 

            Passé les premiers moments de notre rencontre, il a commencé à me parler de tout et de rien. Sortie de ma surprise, j’ai commencé à le regarder intensément, sans pouvoir m’en empêcher. Les moments où il se taisait, son visage ressemblait au masque tragique du théâtre antique. Je lui ai dit cela, il a éclaté d’un rire homérique. « Le prophète de malheur qui passe le plus clair de son temps à calomnier l’univers », comme l’avait décrit quelqu’un, avait un sens de l’humour qu’on ne pouvait pas lui soupçonner, seulement en le lisant. Ce vagabond métaphysique, cet éternel étudiant ressemblait étrangement aux paysans roumains, le visage ravagé par le froid de l’hiver et par le soleil de l’été. Les rides sillonnaient son front en y dessinant des oiseaux en plein vol. Les tranchées profondes des deux rides d’expression mettaient sa bouche entre parenthèse comme pour donner du poids à ses paroles. Les sourcils touffus et rebelles faisaient nids aux yeux; ses regards tantôt y surgissaient malicieux et pleins de vie, tantôt s’y retiraient, dans l’insondable de l’âme, en ne renvoyant au monde qu’un reflet pâle de cette dimension. 

 

            Cioran était simple, direct et pas du tout prétentieux. Nous nous sommes promenés quelques heures, nous avons parlé et nous nous sommes tus. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui savait se taire comme lui. Se promener en silence à côté de Cioran, c’était s’imprégner d’une lumière magique. Cioran n’était pas un homme, il était un état d’âme. Je venais de vivre quelques heures fabuleuses en sa présence, quelques heures qui ont marqué ma vie comme un sortilège.

 

            Quelque temps après, j’ai entendu dire qu’il était entré dans une clinique, gravement malade; il y est resté jusqu’à sa mort. L’insomniaque, qui veillait pendant que le monde dormait, connaît enfin le repos du sommeil. Il disait que le vrai contact entre les êtres ne s’établit que par la présence muette; le promeneur solitaire est parti se taire à côté de Dieu... L’indomptable avait été dompté.

 

*** ** * 

portrait par Ana B* 16 juin 2002

 

 

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• 4/7/2006 - quelle rencontre !

Publié parSophos
comme cela a du être émouvant pour toi, en effet !
Rencontrer quelqu'un qui a berce nos jours anciens, donnant de l'espoir au gens. Cela doit être merveilleux.

Cela doit représenter un tel souvenir pour toi !

Bonne journée Anna ;-)

sophos
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